CERONS
Le Chantier
Au lendemain de la Grande Guerre, la Worms crée son propre chantier de construction navale :
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Comme expliqué dans le début d’historique de la Compagnie Maritime Worms (Voir onglet dans fiche de l’Hypolite Worms), la guerre sous-marine durant la Première Guerre mondiale a sérieusement amputé les flottes commerciales des belligérants. Le gouvernement, va tenter de motiver les armateurs à venir reconstituer leur parc naviguant dans les chantiers français en promulguant quelques décrets : priorités de déchargements, monopoles de trafic… Divers avantages seront accordés aux navires français. Durant le conflit, la Seine devient l’axe majeur de ravitaillement du pays. La Worms & Cie saisit l’opportunité d’acquérir 25 hectares sur cet axe pour une valeur symbolique et établir son propre chantier de construction navale. Le village du Trait se situe sur un tronçon de la vallée de la Seine complètement délaissé industriellement. L’implantation de l’entreprise va s'accompagner de la construction d'une importante cité-jardin pour loger le personnel. Le chantier s’est doté de toutes les compétences et savoir-faire pour produire en totale autonomie un navire sur cale opérationnel dès la mise à l’eau. Pouvant entamer directement ses essais et programmes de validation, le navire peut débuter sa carrière commerciale rapidement, d’où un précieux gain de temps. Les Ateliers et Chantiers de la Seine-Maritime avec leurs huit cales de lancement, (longues de 135 à 170 m), produiront au total 208 bateaux de tailles et de spécificités très diverses (Cargos, pétroliers, charbonniers, chalutiers…). Un commanditaire privilégié sera la Marine Nationale qui leur commandera de 1925 à 1966, 36 navires (types torpilleurs, sous-marins, pétroliers, dragueurs…). |
Le chantier du Trait va lancer le Cérons, 4ème navire de la série Léoville(Archives Worms) |
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En 1935, le chantier lance le Shéhérazade (166 m) de près de 19000 tonneaux, qui est alors le plus gros pétrolier du monde. Durant la Seconde Guerre mondiale, le chantier subit des bombardements. Les allemands vont y ordonner la construction de navires devront alors faire face à une soudaine lenteur de construction jamais rencontrée... Le sommet technologique de l’entreprise sera atteint en 1964 avec le lancement du premier méthanier français le Jules Verne en présence du petit fils de l’auteur et de quatre ministres. L’entreprise, forte de 2500 salariés, qui a jusqu’à présent surmonté les différentes crises économiques va pourtant décliner rapidement. Une fusion s'opèrera avec les chantiers navals de La Ciotat en 1966 mais rien n’empêchera l’agonie douloureuse de l’entreprise en 1972. Cette fermeture fut un vrai drame social. Par la suite, le site fut repris par la firme Technip. |
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Le Lancement
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L’ACSM va produire une série de quatre navires répondant aux besoins du trafic de marchandises diverses entre nos ports nationaux. Les deux premiers de cette série, le Léoville et le Sauternes, sont mis en service en septembre et novembre 1922 et les deux autres Barsac et Cérons prennent leur rang dans la flotte Worms & Cie en janvier et juin 1923.
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En ce dimanche 5 juin 1923, il fait beau et la foule est venue nombreuse au chantier de construction navale du Trait assister au lancement du Cérons. Il ne s’agit pas de la mise à l’eau d’une coque mais d’un navire entièrement terminé. Ses chaudières sont d’ailleurs en chauffe depuis plusieurs heures et c’est par sa propre propulsion qu’il entamera la descente de Seine. 15h45, les câbles de retenue sont libérés et le cargo glisse progressivement vers dans le fleuve. Deux remorqueurs venus de Rouen freiner le Cérons sur son aire et, larguant les remorques le navire part jusqu’à Villequier ou pour procéder au changement de pilote.
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| A 18h00, le Cérons fait une pause à Tancarville pour y attendre une montée d’eau suffisante à la poursuite de sa route. A 23h30, il accoste au Havre dans le bassin de la citadelle. Après cette courte croisière, les hommes sont satisfaits du navire et de sa machine. Le lendemain, ce sera la visite de routine de la commission de mise en service. Le mardi, le Cérons procède à des essais préliminaires en remontant sur lest vers Boulogne ou il accoste devant la concession Worms. Le navire reçoit la visite de l’ingénieur Véritas pour l’homologation. Une petite fuite d’eau a été remarquée sur la couture de chaudière bâbord, le matage de quelques rivets sera repris par le personnel. Le soir même, on commence à procéder au chargement de 1050 tonnes de ciment à bord du Cérons. Il convoiera jusqu’à La Pallice. Le Jeudi, des essais de vitesse à mi-charge sont faits en mer. |
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Les ingénieurs du Trait et le personnel d’essai embarquent pour quelques heures par une mer forte vent debout. Le cargo les déposera au Havre avant de reprendre sa route vers la façade atlantique. Ils notèrent une légère baisse de rendement due au charbon non trié comme celui ayant servi à l’homologation (comme quoi, déjà en ce temps-là, les constructeurs comme dans l’automobile jouaient avec les paramètres…).
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Réquisition
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Le Cérons mène une carrière commerciale sans problème jusqu’à ce que le conflit éclate en septembre 1939. La marine française réquisitionne un grand nombre de navires pour les armer et les affecter aux escadres de patrouilleurs auxiliaires. Le Cérons et ses trois frères n’y échapperont pas. Le cargo est dirigé sur Cherbourg pour devenir le patrouilleur auxiliaire P21. Le navire est entièrement recouvert de gris clair, la peinture règlementaire de la marine. On va supprimer ses baumes et treuils de charge au pied des portiques. Des renforts sont ajoutés sur les ponts qui recevront des pièces d’artillerie. La machine à gouverner arrière est supprimée pour libérer la plage de poupe qui recevra le matériel de grenadage.
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Le Cérons va être doté de l’armement suivant :
Il est à noter que la disposition cet armement n’a pas été faite judicieusement. Avec ses deux paires de canons installés côte à côte, le Cérons ne pourra jamais se défendre qu’avec 50 % de sa puissance de feu. Les canons de 37 mm engoncés au milieu du navire n’ont qu’un faible angle de tir. A part quelques artilleurs, presque tout l’équipage (de 70 à 80 hommes) est constitué de réservistes sans grand entrainement issus de la marine commerciale. |
Le 26 sepembre 1997 de Monsieur Edmont Gourbeau (Mécanicien à bord) nous a raconté les 144 jours de guerre du P21 Cérons jusqu’au jour fatal de Veules-les-Roses |
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Tout d’abord, je me suis engagé dans la Marine Nationale en 1933 pour sept ans. Deux ans d’école pour devenir mécanicien chauffeur à Toulon. |
Edmont Gourbeau en 1998 |
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Notre activité se résumait en patrouilles constantes. En cas de doute sur la présence d’un sous-marin, nous lancions des grenades. Elles étaient si puissantes que le bateau devait s’éloigner à toute vapeur pour ne pas subir les effets de l’explosion. Ce genre de bateau par mauvais temps roulait et de tanguait beaucoup, cela dû au fait que ses lourds canons de 100 mm étaient répartis sur chaque bord. Un lestage par des gueuses s’est avéré nécessaire pour essayer de limiter ces effets de balancement. C’est le 24 mai 1940 à 18h00 que quatre cargos (Sainte-Camillle, Céres, Monique-Schiaffino, Cap Talefneh) escortés de trois patrouilleurs auxiliaires (P21 ex Cérons, P135 ex La Nantaise, P22 ex Sauternes) quittent Cherbourg. Leur mission : Ravitailler puis finalement participer à l’évacuation des troupes piégées à Dunkerque. Le 28, en pleine nuit notre bateau appareille après avoir pris dans ses cales 400 hommes. Je me trouvais alors comme quartier maître mécanicien aux commandes de la machine à vapeur. Nous entendions constamment de fortes explosions et de la passerelle, on nous demandait s’il n’y avait rien, pas de voie d’eau ou autre.... |
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Le Naufrage
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Le mercredi 12 juin à 5 h 30, le Cérons s’avance à marche lente vers l’est de la plage de Veules-les-Roses. Il pleut mais heureusement la mer est calme. Le Sauternes s’est approché au plus près face à l’embouchure de la Veules et a commencé ses rotations avec ses canots à rames. |
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| De leur côté, les Allemands viennent de mettre en batterie plusieurs canons sur les falaises de Saint-Valéry-en-Caux. Ils commencent à régler leurs tirs sur les navires pris pour cible devant Veules-les-Roses. Les artilleurs du Cérons vont riposter vaillamment avec un certain succès de leurs 100 mm (environ 300 obus seront tirés). Durant ce temps, au milieu des gerbes d’eau, près de 300 soldats se sont hissés à bord grâce aux embarcations du navire (canots, youyous et même radeau à rames). |
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A bord du Cérons, le commandant Lucien Eve a maintenant une autre inquiétude, son hélice tourne dans le sable, s’est-il trop rapproché ? La position des bancs de sable et de galets qui bordent les platiers rocheux de chaque côté de la plage est très fluctuante et avec la marée, il faut se rendre à l’évidence, l’avant du patrouilleur est échoué. Le commandant demande de l’aide au Sauternes. On fait passer avec bien des difficultés une remorque à ce dernier mais il ne pourra le déséchouer. La remorque sert alors de va-et-vient pour les canots des deux navires qui transbordent les 300 soldats du Cérons. Ils vont s’entasser avec les 900 hommes déjà embarqués sur le Sauternes.
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Attendre la marée haute de 13h00 sera sans doute intenable avec de nouveaux canons allemands qui pointent du haut des falaises Est. Autant le Cérons n’offrait que sa face arrière aux pièces de Saint-Valéry-en-Caux à 7500 m, autant son flanc est offert aux redoutables 88 mm qui l’encadrent avec précision. Le navire encaisse plusieurs obus dans sa coque dont l’un va neutraliser le canon de 100 mm avant tribord. Un chauffeur est tué par un éclat. Le portique arrière s’effondre. Pourquoi le commandant n’a t-il pas donné ordre à son équipage de passer sur le Sauternes pendant qu’il en était encore temps ? A terre, les soldats britanniques n’ont pas compris la situation tragique du Cérons. Pourquoi ne leur envoie t-on plus de canots ? Faut-il rejoindre le navire à la nage ? |
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Vers 9h00, la majeure partie de la flottille a déjà fait son plein de soldats et doit s’éloigner sous la pression d’artillerie qui augmente du haut des falaises. Ils abandonnent sur place deux bateaux coulés (le petit caboteur hollandais Hebe qui a pris un obus sous la ligne de flottaison et un petit chalutier belge en bois) et le patrouilleur Cérons, immobilisé qui se défend avec ardeur. |
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Vers 10h00, le commandant fait monter les couleurs sur le portique et donne enfin l’ordre d’évacuation. Une quarantaine de victimes sera à déplorer parmi l’équipage.
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Les évacuations par la mer auront permis à un peu moins de 1100 hommes à Saint-Valéry-en-Caux et un peu plus de 3500 à Veules-les-Roses de gagner la Grande-Bretagne. Hélas le drame va couter encore deux navires puisque le caboteur Granville et le Train-ferry N° 2, faute d’information radio se présenteront dans la journée et seront accueillis par les tirs allemands. |
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L'épave
| L’épave du Cérons va permettre aux Veulais (et aux Allemands qui prélèveront leur tribut) de se chauffer l’hiver grâce aux grosses briques de charbon. Foule de mobiliers et matériels divers seront aussi récupérés. L’épave servira de cible aux batteries côtières et à l’aviation durant les années d’occupation. Les domaines accorderont à l’entreprise Malsoute le démantèlement de l’épave après la guerre. |
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Les restes du Cérons lors de grandes marées en 1997(Photo GRIEME) |
Aujourd’hui, les vestiges du navire se trouvent environ à huit cents mètres du front de mer, dans le nord-est de Veules-les-Roses par 49°53’030’’ N et 00°48’070’’ E. Une épave qui est découverte, lorsque les coefficients de marées dépassent 100. Même avec une bonne paire de bottes, il convient de rester prudent par rapport aux horaires et aux trous d’eau plus profonds qui bordent l’épave. |
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Mémorial
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Parmi les vestiges de l’épave se trouvaient encore deux des canons de 100 mm jusqu’en 1995.
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Canon de 100 mm ramené sur la plage par les plongeurs démineurs de la Marine Nationale en 1995.
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Aujourd’hui, un monument a été érigé sur la falaise en souvenir de cette journée tragique ou des hommes ont sacrifié leur vie pour que d’autres hommes soient libres et continuent le combat.
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'Château Cérons'
Le bateau coule et le vin aussi…Vous connaissez très certainement le Sauternes, vin blanc moelleux réputé mais aussi nom de la commune de Gironde où il est produit, eh bien pour Cérons, il en est de même. |
Etiquette de la cuvée anniversaire de 1998 |
Sources
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Le Trait berceau de 200 navires de Maurice Quemin Rapport du 30 juin 1940 de M. Fournier (archives Marine Nationale) Rapport du 8 mai 1941 du Commandant Eve (ex Commandant du P21) Rapport du 8 janvier 1942 d’Yves Grouselle (Officier en second du P21) Souvenirs de M Edmond Gourbeau ancien Marin sur le P21 Cols Bleus du 15 mars 1946 Photos de mr Pierre Jeason de Saint-Valéry-en-Caux Photos et documents de Madame Danièle Paulmier et Mr Lefebure de Veules-les-Roses. Coupures de journaux locaux Le courrier Cauchois et Paris-Normandie. La victoire des convois de Maurice Gierre (Bibliothèque de la Mer) page 138. Registre Lloyd’s 1940 « Veules – juin 1940 » de Marc Tabone & Paul Le TrevierNavires Worms 1923.06.12.De Worms Le Havre.Note.Lancement et essais du cargo "Cérons"Les Navires Français avant 1970 (Yvon Perchoc) 1978.04.10.De Francis Ley.Historique des Ateliers et Chantiers de la Seine-Maritime (1916-1966) |
Vidéo
80 ans plus tard...12 juin 2020, retrouvez les derniers vestiges du Cérons
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Le chantier du Trait va lancer le Cérons, 4ème navire de la série Léoville
Le Cérons en chauffe sur sa cale (Archives Worms)
Le Cérons glisse vers le fleuve (Archives Worms)
Le Cérons est freiné par les remorqueurs (Archives Worms)
Le Cérons se libère pour descendre la Seine (Archives Worms)
Le Cérons (extrait de la revue Yacht)




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Soldat allemand en détente se baignant au pied du Cérons

Les restes du Cérons lors de grandes marées en 1997
Les vestiges de l’embiellage (Photo GRIEME)
Le Cérons devant Veules-les-Roses (Photo drone GRIEME)
Etendue des vestiges du Cérons (Photo drone GRIEME)

Inauguration le 12 juin 1998 du mémorial sur la falaise amont de Veules-les-Roses en présence d’officiels et de vétérans.
A droite, le Général Derek Lang qui fut fait prisonnier par les Allemands.
Etiquette de la cuvée anniversaire de 1998


